« Car enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti. » PASCAL « Pensées »
Car enfin, qu’est-ce que je suis, devant la peinture de Patricia Dubien ?
Un questionnement à l’égard de son infini, un vertige à l’égard de son horizon, un milieu entre ciel et terre. Infiniment éloigné de comprendre les plaines, la limite des espaces et leur principe sont pour moi invinciblement cachés dans un secret difficilement pénétrable, également incapable de voir le néant d’un paysage infini où je me perds en interrogations.
C’est ainsi que dans un premier temps, je ne vois devant moi que de plats paysages découpés de lignes bocagères jusqu’à l’horizon. De plus près, en lisant le titre des œuvres, j’y découvre l’évidence de couleurs dominantes : bleu, jaune, marron, etc…Quelquefois, les cartels deviennent à peine plus bavards en apportant des précisions tout aussi sommaires : bleu marine, citron vert…Pourtant, c’est à partir du titrage des ces constats élémentaires, que je prends conscience de l’infini de ces images qui se concentre dans le fini radical de la peinture. Face à moi, un aplat de couleur monochrome à l’huile occupe souvent la moitié inférieure de la toile, qu’il nomme en affirmant la force infinie de sa présence.
En position frontale, devant la muralité picturale d’une construction qui porte d’autres éléments de couleurs contrastées empilés sur le soubassement. Le poids de ces couleurs maçonnées font souvent grincer des accords de ton, inversant les illusions du lointain. Par exemple un premier plan de couleur froide, par ce qu’il est surmonté d’une bande colorée étonnamment chaude, fait la perspective en réaffirmant la verticalité de la peinture. Patricia coupe aussi dans le vif en faisant suinter entre ces fonds de couleur unie, des lignes hasardeuses d’encre de chine noire. La peinture à l’huile épaisse et opaque semble se scinder en laissant apparaître la liquidité de blessures horizontales. Le fini des formes peintes se déchire sur l’infini de profondeurs obscures. Ces lignes fracturées et brisées ne me font plus croire à des alignements d’arbres et de haies, mais percent la peinture d’interstices d’un infini profond.
Et c’est ainsi que je découvre les photographies de l’artiste peintre. La matité des couleurs posées solidement sur toile est remplacé par le brillant lumineux du tirage argentique, et les vastes espaces monochromes juxtaposent tout autant leurs surfaces intensément colorées. Patricia m’explique qu’elle vise des éléments naturels au niveau du sol ou de surfaces aquatiques. Par la magie des agrandissements, des espaces minimalistes sont fixés à échelle un. C’est ainsi que de minuscules végétaux s’insinuent, et cette fois au lieu de s’inscrire en profondeur, comme font les encres au sein des peintures à l’huile, ils semblent proliférer organiquement en de microscopiques croissances. L’infiniment petit s’élargit alors de l’échelle infinie d’un horizon mutant. Ces photos/peintures lavées d’humides glissements m’invitent à rêver devant l’infini de plages balayées de lumière.
Que se soit en peinture ou en photo, quand l’artiste utilise la verticalité du format, elle renforce la frontalité de ses œuvres. Les peintures, dans leur partie haute me font planer sur des cieux, uniques éléments peints avec réalisme, alors que paradoxalement encore ils sont seuls à exprimer leur immatérialité. L’artiste peintre me donne dans un premier temps l’impression d’infinies perspectives, pour en réalité dresser devant moi la réalité dense de la peinture en me laissant poursuivre la remontée de mon regard vers un ciel illusoirement lointain. Et c’est ainsi que mon regard qui n’a cessé de gravir de bas en haut la planeité de ces peintures, peut devant les diptyques « panoramiser » de gauche à droite. Des extensions panoramiques extérieures au format s’insinuent dans les failles encrées de fluidité pour conquérir un espace mental que je situe bien évidemment dans le vide étroit coupant verticalement en deux le diptyque, à qui il donne sens.
Cette extension panoramique, je la trouve dans une vidéo. « Tu vas où ? » qui dans l’espace/ temps cette fois, permet à Patricia d’associer photos/peintures et images en mouvement. Des vagues peuvent en partie laver ces surfaces paysagères et noyer ces landes colorées selon le rythme alterné des marées. Très naturellement l’artiste scénographe dispose en diptyque des photographies numériques extraites de vidéo, qu’elle présente à l’horizontale. Ainsi cette remontée à la surface, cette superposition d’images, ce glissement perpétuel, grâce à cette mise en espace me fait plonger au cœur d’un monde aux perspectives illimitées et fini dans la profondeur insondable de sa matière.
Car avant tout, l’œuvre de Patricia Dubien nourrit et se nourrit des infinis de la peinture.
Bernard Point, mars 2006
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